← Retour au blog

Arrêter de chercher des problèmes pour justifier ses solutions : revenir aux enjeux réels

Stagiaire 21 novembre 2025 Gouvernance

Quand les solutions précèdent les problèmes, la stratégie se déforme

Dans un grand nombre d’entreprises, une mécanique surprenante s’est imposée. Une solution apparaît – un outil, une méthode, une technologie –, puis les équipes s’appliquent l'intégrer, à l'utiliser, à lui trouver un problème à résoudre. Comme si la simple existence de l’innovation créait son propre territoire de pertinence. En réalité, cette démarche inversée traduit un glissement profond : les organisations ne cherchent plus à résoudre leurs irritants réels, elles cherchent à donner un sens aux investissements qu’elles souhaitent déjà réaliser. Ce paradoxe traverse particulièrement les projets de Revenue Management et de transformation data, où les dirigeants veulent moderniser, accélérer, automatiser… sans toujours savoir ce qui doit l’être, ni pourquoi.

Pourtant, lorsque la solution dicte le problème, l’entreprise cesse de produire de la valeur. Elle produit des justifications. Et cette tendance, loin d’être marginale, s’installe comme un réflexe managérial qui détourne l’attention des vrais chantiers.

Le piège des solutions préfabriquées et l’éloignement progressif des problèmes effectifs

À y regarder de plus près, ce renversement logique s’explique par une combinaison d’injonctions contradictoires. Les équipes doivent innover, se digitaliser, prouver leur utilité et leur alignement stratégique. Dans ce contexte, adopter un nouvel outil ou un nouveau modèle est souvent plus simple – et plus valorisant politiquement – que de documenter précisément les dysfonctionnements quotidiens. Pourtant, les chiffres sont éloquents : selon une enquête Harvard Business Review, près de 60 % des projets technologiques échouent en raison d’un manque de clarté sur les problèmes à résoudre. (95% dans le cas de projet d'IA générative) Le symptôme est systémique : on ne part pas du terrain, on part de la solution.

Des problèmes mal posés apportent de la confusion

Ce qui est frappant, notamment en Revenue Management, c’est la prolifération d’initiatives dont la finalité opérationnelle reste floue. Des dashboards sophistiqués sont construits alors que les équipes peinent à identifier les trois indicateurs qui pilotent réellement le chiffre d'affaires. Des modèles prédictifs sont achetés alors que la qualité de la donnée d’entrée est faible. Des processus de gouvernance sont élaborés alors que les décisions clés continuent de se prendre via des échanges informels.

En réalité, cette inversion entre problèmes et solutions éloigne progressivement l’organisation de sa propre vérité opérationnelle. Le problème réel – celui qui coûte de la marge, du temps ou de la fiabilité – est souvent moins séduisant et moins spectaculaire qu’une solution high-tech. Il est parfois banal, parfois embarrassant, parfois ancien. Mais il est réel. Et c’est précisément ce qui le rend transformateur.

Prenons l’exemple de la data. La tentation est forte d’investir dans une plateforme analytique de pointe. Mais tant que les équipes n’ont pas clarifié leurs besoins informationnels, leurs irritants de pilotage et leurs usages concrets, l’outil devient un conteneur vide. Un rapport du MIT indiquait déjà que 72 % des investissements data sont sous-exploités faute d’objectifs opérationnels suffisamment définis. Autrement dit, on construit une solution avant d’avoir formulé le problème.

La valeur se trouve dans la simplicité

Pourtant, en revenant aux problèmes existants, l’entreprise s’offre une puissance analytique naturelle. Car un problème bien formulé agit comme un filtre stratégique. Il permet de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Il oriente. Il hiérarchise. Et, surtout, il simplifie. Dans de nombreux diagnostics en RM, la plupart des problèmes ne nécessitent ni IA avancée ni transformation massive. Ils nécessitent de la clarté, de la priorisation et des arbitrages assumés.

Ce qui est frappant, c’est que les organisations qui réussissent leurs transformations sont précisément celles qui acceptent d’entrer dans la complexité du problème avant d’embrasser la simplicité de la solution. Elles prennent le temps d’observer, de qualifier, de valider. Elles décrivent le problème dans sa matérialité, sans en atténuer les implications politiques. Et lorsque ce travail est fait, la solution apparaît souvent moins spectaculaire, mais infiniment plus efficace.

Revenir aux problèmes réels, ou comment retrouver le sens de la performance

En cessant de chercher des problèmes à mettre en face des solutions déjà décidées, les entreprises reprennent le contrôle de leurs priorités. Elles réinstallent la logique là où la communication avait pris le dessus. Elles redonnent du sens à l’investissement, du relief au diagnostic et de la cohérence à la transformation.

À y regarder de plus près, la véritable maturité ne réside pas dans la sophistication des solutions, mais dans la capacité à affronter la réalité opérationnelle telle qu’elle est. La question qui s’impose alors à chaque dirigeant devient presque élémentaire, mais elle change tout : cette solution répond-elle à un problème que nous avons réellement, ou à un problème que nous avons inventé pour nous rassurer ?

C’est dans cette lucidité, enfin retrouvée, que se joue la performance durable. Et peut-être aussi, la véritable modernité.